Génération Médiateurs Infos - N°5 - Décembre 2001
 
 

Sommaire
   
   
Edito
Pratiquement à chaque permanence, on me demande quels sont les résultats de la méthode "Génération Médiateurs" ? À chaque fois, je réponds qu’il ne faut pas s’attendre à un miracle, pas de magie, d’enchantement ou de changement subit mais un travail sérieux qui s’inscrit sur la durée ; un travail passionnant dont le stage n’est que la première marche.
Lorsque j’ai fait mon stage avec Génération Médiateurs, c’était en tant que représentante des parents d’élèves. Nous étions inquiets non pas tant des violences qui s’exerçaient à l’intérieur du collège (de ce côté, les choses étaient prises en main de façon assez satisfaisante) que de ce qui se passait à l’extérieur du collège aux horaires d’entrée et de sortie.
Il nous paraissait important de trouver une solution qui donnerait des résultats même lorsque le surveillant général n’était pas dans les parages. Une solution qui développerait la responsabilité et non pas la peur du gendarme…
À la maison, mes deux garçons se disputaient continuellement. J’étais épuisée, déprimée par ces chamailleries, ces querelles quotidiennes C’est donc tout naturellement sur ma famille que j’ai eu envie de tester les exercices appris en stage. Nous avons passé quelques soirées très drôles, très ludiques à confronter nos différentes façons d’envisager, de ressentir les choses.

Les enfants se sont écoutés, chacun a entendu les sentiments de l’autre et... ils ont continués à se disputer... avec moins de hargne et de véhémence cependant. Mais la chose la plus précieuse que le stage m’avait fait découvrir, c’est le fait que le conflit n’est pas à redouter, qu’il est normal et peut-être même être à l’origine d’une dynamique. De leurs confrontations naissaient des liens très forts, irremplaçables, des liens… fraternels.
C’est dans le même état d’esprit que j’ai envisagé la médiation au collège. Tous ces petits conflits étaient le signe d’un dynamisme, d’une richesse. C’était le "levier" par lequel nous pourrions apprendre à nos enfants les règles de la vie en communauté. Loin des discours pontifiants, en se servant de leur préoccupations. De façon concrète, terre à terre, nous allions pouvoir apprendre à ces enfants à vivre ensemble.
Il y a quelques mois, j’ai été élue maire-adjointe de ma ville. Vous ne pouvez pas savoir combien la médiation m’est utile et précieuse. Presque quotidiennement j’accueille dans mon bureau des parents en colère, des instituteurs mécontents, des représentants d’associations déçus. Je me suis rendue compte que sans même m’en apercevoir, j’appliquais les techniques de la médiation…, naturellement. Et les résultats sont là, personne n’est encore sorti de mon bureau avec rancœur. À chaque fois, même si je ne peux donner tout ce qu’ils désirent, nous réussissons au moins à établir des rapports de confiance qui nous permettent de travailler ensemble.
J’ai fait il y a quelques semaines un voyage de paix en Palestine. La situation sur le terrain est alarmante, bouleversante, dramatique. Les deux communautés sont retranchées chacune dans leurs peurs ; imperméables aux sentiments des autres, mais je retiendrai comme un signe les paroles de mon ami Bassam "Tu vois Bénédicte, si les Israéliens vivaient 24 heures de notre vie, ils comprendraient…" Car pour moi c’est bien ça que la médiation m’a enseigné : arriver à comprendre VRAIMENT l’autre.

Bénédicte Bauret.

Initiative

Graines de médiateurs

Depuis trois ans, les enfants d’une école primaire de Roubaix pratiquent la médiation. Une réussite qui prouve qu’on n’est jamais trop petit pour se lancer.
Aujourd’hui, c’est à moi d’être gardien. Alors fiche le camp !” A peine cinq minutes que les élèves étaient dehors et le premier conflit éclatait sur le terrain de foot. Il ne serait malheureusement pas le dernier de ce quart d’heure de récréation où les enseignants auraient fort à faire pour essayer de maintenir une atmosphère de jeu et de détente. C’est pour inverser cet état de fait que l’équipe enseignante a mené une réflexion sur les relations des enfants en conflit et sur la médiation. Et c’est ainsi qu’a débuté la formation d’enfants médiateurs à l’école Ste Marie de Roubaix (59).
Douze séances de formation
Aujourd’hui depuis trois ans, une vingtaine d’enfants de cycle 3 se portent volontaires pour suivre une fois par semaine pendant quarante-cinq minutes une formation qui dure douze séances environ. Ils apprennent à identifier et à mettre des mots sur leurs sentiments. Ils réfléchissent sur ce qu’est la violence et la manière dont eux réagissent en situation conflictuelle. Ils repèrent les lieux de conflit dans l’école. Ils développent les qualités d’écoute, de dialogue et de confidentialité nécessaires au médiateur. Enfin ils jouent de nombreuses situations de conflit afin d’en maîtriser les différentes étapes de résolution.
En cour de récré
Après ce temps de formation, les enfants par paire mixte, vêtus du T. shirt jaune marqué devant du “M” de médiateur et au dos du panneau “Stop la violence”, expérimentent leurs nouvelles compétences en cour de récréation. Une rencontre hebdomadaire est maintenue afin de réguler les difficultés rencontrées lors de leurs interventions auprès de leurs camarades. Cette médiation effectuée par les enfants ayant le statut d’élèves se fait dans un esprit de service. Ils proposent leur aide à leurs camarades en conflit afin que ces derniers trouvent ensemble une solution négociée. C’est une médiation par les enfants, pour les enfants, avec les enfants et entre enfants.
Des horizons nouveaux
Il en résulte une baisse significative de l’agressivité en cour de récréation et une volonté certaine de leur part à résoudre les conflits autrement que par la violence. De plus cette démarche de formation à la médiation ouvre des horizons nouveaux. Elle débouche aujourd’hui sur la mise en place de conseil de vie au cycle 3. Son but est de débattre de ce qui va, de ce qui pose problème, dans l’organisation de la classe et dans les relations entre enfants. Il s’agit enfin de trouver des solutions dans un esprit coopératif.
Tout un programme
Ces projets s’inscrivent dans le cadre de la “Décennie internationale de promotion d’une culture de la non-violence et de la paix au profit des enfants du monde” proclamée par l’ONU. Ils trouvent résonance dans les futurs programmes de l’école primaire qui précisent que “l’éducation civique n’est pas, en priorité, l’acquisition d’un savoir mais l’apprentissage d’un comportement” et que “l’école est un lieu où la violence… doit être combattue très énergiquement dès ses premières formes.” Dans cet objectif, “une heure par quinzaine sera consacrée à des débats avec ordre du jour,président de séance, compte-rendu” où “les règles de la vie de la classe seront élaborées par les élèves” et où on mènera “une réflexion approfondie” basée sur “l’écoute de l’autre, première forme de respect et d’acceptation de la différence” lorsque des conflits éclateront.
Des effets au quotidien
Ainsi former à la médiation permet de développer chez l’enfant des attitudes basées sur le respect mutuel, la communication, la coopération, l’autonomie et la responsabilité. Les enfants médiateurs témoignent en ce sens lorsqu’en fin d’année, nous faisons le bilan avec eux. Ils affirment qu’ils “se disputent moins à l’école et à la maison”, qu’ils se sentent capables “d’éviter un conflit ou de mieux se contrôler” quand il éclate. Ils disent “mieux comprendre leurs amis” et surtout s’être rendu compte que “la violence ne sert pas à grand chose” et qu’ils peuvent “faire autrement en parlant”. Ils confirment avoir découvert “une aide pour dialoguer avec les autres” et pour “oser plus”. Ils affirment “avoir plus d’assurance” et de “confiance en eux”. De plus la question posée par les élèves de CM2 en fin d’année, “pourra-t-on continuer en 6e ?”, montre bien leur intérêt et leur enthousiasme pour cette pratique au quotidien. Enfin, les propos de leurs camarades renforcent leurs remarques. Pour eux, les médiateurs aident à résoudre les disputes sans se battre, ils aident à mieux se connaître et “rapprochent les personnes”. Ce sont des “réconciliateurs” comme ils les nomment. Grâce à eux, ils trouvent qu’il y a moins de disputes, de violence dans la cour et comme “ils arrivent vite pour régler les conflits”, ils “se sentent protégés” et trouvent que “c’est une sécu-rité supplémentaire pour jouer en paix.

Isabelle Vermandel, Formatrice à Génération Médiateurs

Approche
Un conte, des échos...

Sans doute ne suis-je pas la seule à éprouver un sentiment de malaise face aux discours moralisateurs ? Le changement de regard dont nous parlons tant au cours des formations est un exercice qui nécessite une pratique régulière.
Pour nous y aider, les contes et leur symbolisme profond sous des dehors enfantins, nous parlent de nous et de notre chemin sur cette Terre.
Voici donc pour changer notre regard, une histoire toute simple qui nous vient de bien loin. Ne nous dit-elle pas que, dans la mesure où nous le reconnaissons avec honnêteté, nous n’avons pas à trop nous inquiéter de ce que nous vivons en nous comme des manques, des insuffisances…
Qui n’aura en effet plaisir à se reconnaître dans le pot fêlé ?

Babeth Diaz

Un conte : Le pot fêlé

En Inde, un porteur d’eau possédait deux grands pots, suspendus aux extrémités de la perche qu’il portait en travers des épaules. L’un d’eux, fêlé, n’arrivait qu’à moitié plein au terme de la longue marche entre la rivière et la maison du maître, alors que l’autre, intact, était toujours aussi rempli. Cela continua ainsi pendant deux années entières, le porteur ne livrant chaque jour qu’un pot et demi d’eau à la maison de son maître. Le pot sans défaut était bien sûr fier d’accomplir parfaitement ce pour quoi il avait été fait, alors que le pauvre pot fêlé était honteux de son imperfection et malheureux d’accomplir seulement la moitié de sa tâche.

Au terme de ces deux années qu’il avait perçues comme un échec amer, un jour, près de la rivière, il dit au porteur d’eau : “J’ai honte de moi-même et je voudrais te présenter mes excuses”.

“Pourquoi ?, demanda le porteur, de quoi as-tu honte ?” “Je me sens coupable, dit le pot, de ne livrer depuis deux ans que la moitié de ma charge ; cela à cause de cette fissure à mon côté par où l’eau s’écoule tout au long du chemin de retour vers la maison de ton maître. Du fait de mon défaut, tu as accompli tout ce travail sans obtenir la juste récompense de tes efforts.”
Peiné pour le vieux pot fêlé, le porteur d’eau lui répondit : “En repartant vers la maison du maître, tu observeras les belles fleurs le long du sentier. ” Et en effet, comme ils montaient la colline, le vieux pot fêlé remarqua que le soleil réchauffait de belles fleurs sauvages au bord du sentier, et cela le réconforta un peu. Cependant en fin de parcours, il se sentit mal de nouveau car il avait perdu la moitié de son chargement et, à nouveau il demande au porteur d’excuser sa fêlure. Le porteur dit au pot : “As-tu remarqué qu’il y avait des fleurs seulement de ton côté du chemin, et non du côté de l’autre pot ? C’est parce que j’ai toujours connu ton défaut et que j’en ai tiré parti. J’ai planté des graines de fleurs sur ton côté du chemin et, chaque jour, à notre retour de la rivière, tu les arroses. Depuis deux ans, je peux cueillir ces fleurs pour décorer la table de mon maître. Si tu n’avais pas été ce que tu es, il n’aurait pas cette beauté pour embellir sa maison. ”

Des échos

Le lundi 15 octobre 2001,

Anne-Aymone Giscard d’Estaing a remis à Hortense Parmentier, Babeth Diaz et Brigitte Liatard pour l’action de Génération Médiateurs :

le Prix de l’Innovation de la Fondation pour l’Enfance, accompagné d’un chèque de 30 000 F.

   
Une équipe de la Cinquième est venue tourner au collège d’Ambrussum de Lunel (34). Ce reportage a été diffusé le mercredi 7 novembre 2001 dans l’émission de l’Éducation Nationale intitulée “Cas d’école”. Depuis un an, plus de 40 médiateurs et médiatrices formés par Jean-Antoine Pavon et Marie-Hélène Felgerolles offrent leurs services.
Cette année, après un stage suivi par 25 personnes de l’équipe éducative, ce sont 90 jeunes des classe de 5e, 4e et 3e qui ont demandé à suivre la formation. Bravo à tous !
   
Non-Violence-Actualité présente dans son numéro 259 de novembre-décembre 2001 de nombreux témoignages sous le titre “Quand l’école forme à la gestion des conflits”. Un article de trois pages y est consacré à la longue expérience de Génération Médiateurs.
   

Vu pour vous
Livre :
"Cessez d’être gentil, soyez vrai !"
C’est en fonction de son histoire personnelle que Thomas d’Ansembourg a choisi d’intituler ainsi son livre mais il aurait tout aussi bien pu prendre un autre titre.
Par exemple , “Cessez d’être désagréable, soyez vrai”, car c’est à être vrai que nous convie ce livre. Guy Corneau, auteur de la préface, nous prévient que le projet de l’auteur - ancien avocat, thérapeute et responsable d’une association de jeunes en difficulté – risque de paraître ambitieux puisqu’il s’agit de s’habituer à exprimer sa vérité, dans le respect d’autrui et de soi-même. Mais Thomas d’Ansembourg guide le lecteur à travers toutes les étapes, déjà bien connues des membres de Génération médiateurs, de la communication non-violente :
distinguer un fait de son interprétation en refusant jugements et étiquettes, identifier nos sentiments puis nos besoins en prenant la responsabilité de ce que nous vivons, enfin savoir formuler une demande concrète, réaliste et négociable.
La finesse de l’analyse, les nombreux exemples et croquis qui l’illustrent, l’humour et la clarté du style provoquent une envie irrésistible d’affronter autrement nos conflits.
Il est bon de s’entendre répéter qu’il y a bien plus de joie à tenter de résoudre nos différends qu’à réussir à les aggraver. Ce livre nous aide pas à pas à quitter la peur pour basculer dans la confiance, à nous déprogrammer de la violence pour apprendre et apprendre aux autres à “jardiner la paix”.
Brigitte Liatard
 
Association :
L' AERE
AERE, éveil à la responsabilité, 5 place Saint Sauveur, 56400 Auray - 02.99.04.09
On n’enseigne pas seulement ce que l’on sait ou ce que l’on croit savoir ; on enseigne ce que l’on est.” Jean Jaurès (charte de l’AÉRÉ, 1981)

L’Association pour un Éveil à la Responsabilité à l’École est une association francophone laïque créée en 1981. École s’entendant au sens large : l’éducation dure toute la vie. Ce groupe est ouvert à tous, parents, étudiants ou éducateurs de tous statuts, de toutes croyances ou incroyances qui admettent que “l’éducation a un fondement éthique et commence par soi-même” (article 6 des statuts). L’AÉRÉ correspond avec des éducateurs d’autres nationalités.

Elle cherche un développement démocratique et fonctionne en conjuguant délégation moderne et réseau.

Son but : Promouvoir un éveil de soi-même comme des autres, des enfants et des adolescents aux valeurs humaines fondamentales (honnêteté, respect de soi et d’autrui, solidarité)… et au sens des responsabilités. Favoriser l’apprentissage d’un savoir-vivre, seul et en collectivité, fondé sur l’écoute de sa conscience, le respect de l’existence et de la dignité humaine. Encourager des expériences positives.
Ses moyens d’action : Rencontres, dialogues, débats, partages d’expériences vécues, information par les médias, publications...

 
Courrier :
J’ai vu avec beaucoup d’intérêt le reportage consacré sur la Cinquième, aux élèves médiateurs du collège d’Ambrussum. Mais je partage la réserve d’une personne présente sur le plateau. Je crains que cette initiative ne donne trop de responsabilités aux jeunes en les empêchant de profiter de leur enfance.
Elisabeth L. Paris (75)

Une expérience de plus de 6 ans dans cette pratique nous permet de
vous rassurer. D’une part, les enfants sont volontaires et partagent à plusieurs cette fonction pour un temps limité. Ils sont en effet nombreux à vouloir connaître cette expérience. Par ailleurs, de nombreux jeunes vivent des situations douloureuses dans lesquelles ils se sentent démunis et impuissants. La médiation leur permet d’agir concrètement, chacun à leur niveau, et quelques années plus tard, les adolescents insistent sur la confiance en eux que cette responsabilité leur a permis d’acquérir.
Génération Médiateurs.